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Bilans de santé des cours d’eau, ou comment réunir tous les morceaux du casse-tête

Comment évalue-t-on l’état de santé d’un cours d’eau? Tout amateur d’activité entourant l’eau – pêche, canot, ou simple baignade au chalet – aura son idée sur la question, en fonction de critères comme le nombre de poissons pêchés, la qualité de l’eau de baignade, voire de l’eau bue. Mais posez la question à quelqu’un comme moi – scientifique, accroc aux données et néanmoins campeur enthousiaste – et je vois tout de suite le défi technique de la proposition. Pour moi, voyez-vous, il s’agit de compiler une série d’indicateurs divers pour créer un cadre rigoureux permettant d’évaluer l’état de santé des écosystèmes aquatiques à travers le Canada. Voilà le défi auquel se sont attaquées les équipes du WWF-Canada qui travaillent sur l’eau douce et la science de la conservation afin de mettre au point notre propre système d’évaluation de la santé de nos cours d’eau.

JamesJames à la pêche (C) Lindsay Hawes

Modèles d’ici et d’ailleurs

Tout a commencé par des lectures, pour voir ce qui s’était déjà fait ailleurs dans le monde. Nous avons étudié des programmes existants d’évaluation de la santé de l’eau dans des pays comme l’Australie et l’Afrique du Sud, qui surveillent, analysent et font rapport sur la santé de leurs cours d’eau depuis les années 1990. Les États-Unis ont entrepris un programme de suivi de l’état de santé de leurs cours d’eau il y a plus de dix ans. Depuis plus récemment, l’Union européenne vise des cours d’eau en santé à l’échelle du territoire d’ici 2015, un objectif qui a éperonné la recherche et l’élaboration de toute une gamme de

méthodes d’évaluation de la santé des fleuves et rivières. Ici au Canada, nous avons trouvé d’excellents exemples de documentation de la santé d’écosystèmes aquatiques, généralement réalisées à l’échelle d’un bassin hydrologique – par exemple le cours inférieur de la rivière Saskatchewan  et le fleuve Saint-Jean, de même que les évaluations réalisées grâce à l’organisme Conservation Authorities de l’Ontario.

Réunir les experts

Après avoir consulté et étudié les pratiques en vigueur à l’échelle internationale, nous nous sommes tournés vers les experts scientifiques d’ici. Dès le printemps 2011, nous nous sommes attablés avec un groupe d’experts en eau douce – scientifiques, représentants gouvernementaux, ONG et universitaires – et avons posé toutes sortes de questions entourant la manière dont les diverses méthodes d’évaluation et de documentation peuvent être utilisées de manière pertinente et cohérente à travers le Canada. Réponse? C’est possible, mais ça exigera beaucoup de travail et ce ne sera pas simple!

Le choix des paramètres

Nous avons créé, en collaboration avec des experts scientifiques, un cadre de travail pour l’évaluation de la santé des cours d’eau en fonction de quatre paramètres de base – les débits (la quantité d’eau), la qualité de l’eau, les poissons, et les invertébrés benthiques (escargots, vers, insectes et autres sympathiques bestioles qui vivent au fond de l’eau). Ces paramètres reflètent un vaste éventail d’éléments composant les écosystèmes aquatiques qui, une fois regroupés, dressent le portrait de la santé de l’écosystème à l’étude. Plusieurs de ces paramètres se retrouvent dans les programmes les plus intéressants que nous avons découverts à travers le monde, et leur importance est reconnue un peu partout. Mais surtout, il existe au Canada, dans plusieurs provinces et territoires, des programmes de surveillance qui produisent des données intéressantes et fondamentales pour toute évaluation de ces paramètres, alors ces données nous donnaient une longueur d’avance dans notre projet.

lac NellieLac Nellie, Killarney (C) James Snider

Des chiffres, des chiffres, encore des chiffres

Les chiffres. C’est quand on sort les chiffres et autres données que l’analyse scientifique se révèle. Et c’est ce qui nous a donné bien des maux de tête lorsqu’on a tenté de compléter les bilans de santé des cours d’eau. L’équipe Eau douce du WWF-Canada a communiqué avec des organismes gouvernementaux à travers le pays pour leur demander des données à inclure dans leur analyse. Nos évaluations sont fondées sur les données disponibles et accessibles auprès de sources publiques. Dans certains cas, les données utilisées ont été tirées de banques de données en ligne – de projets de supervision du gouvernement fédéral par exemple – notamment de la banque de données hydrométriques de la Division des relevés hydrologiques du Canada, et du programme de surveillance des macro-invertébrés d’Environnement Canada. Nous avons également colligé des données de certains programmes provinciaux, tels le programme de surveillance de la qualité des eaux de surface de l’Alberta, et les bases de données de l’Ontario sur les espèces benthiques et sur la qualité de l’eau. En l’absence de banques de données en ligne, nous avons communiqué directement avec les organismes gouvernementaux pertinents.

Quand s’arrêter, ou comment déterminer que les données sont suffisantes

Quelle est la somme de données que l’on doit juger suffisante pour fonder une évaluation et attribuer un score? Nous voulions éviter d’extrapoler et de tirer des conclusions à partir d’une série limitée d’éléments de surveillance pour l’attribution des scores, car cela peut fausser sérieusement les résultats. Voilà pourquoi nous avons choisi, pour minimiser ce risque, de créer une série de critères servant à évaluer l’exhaustivité des données recueillies, sur la base de la distribution géographique et de la durée de la surveillance réalisée. Par exemple, nous ne pouvions attribuer un score pertinent à l’ensemble d’un bassin versant sur la base d’un échantillonnage prélevé sur une année à un seul et même endroit d’un cours d’eau. Idéalement, nos analyses devaient se fonder sur les données d’une surveillance à long terme d’un réseau de sites répartis à travers un bassin versant.

Au Canada, les bassins versants couvrent parfois des superficies immenses, aussi avons-nous décidé de faire nos analyses par sous-bassins, des étendues plus petites (plus précisément, nous avons opté pour les sous-aires de drainage de la Division des relevés hydrologiques du Canada). Cela nous permet de déceler les variations de l’état de santé au sein d’un même bassin versant, une information qui peut être importante pour les organismes locaux ou régionaux. Par exemple, le processus d’évaluation du fleuve Fraser a couvert ses quatre sous-bassins – Nechako, Fraser supérieur, Thompson, et Fraser inférieur) – et les données ont ensuite été regroupées pour en tirer un score global.

Nous avons également fixé des seuils au nombre de paramètres et à la proportion de sous-bassins faisant l’objet d’une surveillance suffisante pour que l’on puisse en tirer des conclusions crédibles et attribuer un score pertinent. Cette approche explique que le bilan de santé de certains sous-bassins, voire de bassins versants entiers, donne un score de « données insuffisantes », ce qui indique que les données de surveillance disponibles – et accessibles – étaient trop déficientes pour nous permettre d’attribuer un score pertinent.

Bilan de santé des cours d'eau

Petit ruisseau deviendra grand

Nous avons donc mené à terme – après des heures de compilation et d’interprétation de données, d’analyses de statistiques et de données de surveillance – notre démarche novatrice  d’évaluation de la santé de l’eau douce  de sept grands cours d’eau : rivières Skeena, Athabasca, Saskatchewan Sud, Thames et Outaouais, et fleuves Fraser et Saint-Jean. Nous comptons bien appliquer la méthodologie mise au point au cours de ce long processus dans le cadre d’une vaste opération d’évaluation de toutes les grandes sources d’eau douce au Canada d’ici 2017. Grâce à une collaboration soutenue avec des experts scientifiques, nous espérons améliorer notre modèle au fil du temps, des avancées scientifiques et de l’afflux de données, et souhaitons ultimement en étendre l’application aux lacs et zones humides.

Alors la prochaine fois que vous ferez un tour en canot, que vous lancerez votre ligne ou que vous vous baignerez dans un cours d’eau dont vous vous demanderez s’il est en santé, sachez que le WWF-Canada est à pied d’œuvre pour répondre à cette question!

Vous êtes curieux d’en savoir davantage sur la méthodologie des Bilans de santé des cours d’eau mise au point par le WWF-Canada? Vous voulez consulter la liste des sources de données utilisées? Vous trouverez tout cela dans notre protocole d’évaluation (disponible en anglais seulement).